
La guerre contre l’Iran, déclenchée le 28 février, pourrait se conclure par des déclarations de victoire militaire de toutes les parties. Toutefois, des succès sur le champ de bataille ne se traduisent pas nécessairement par des transformations politiques immédiates. Malgré l’élimination annoncée du guide suprême Ali Khamenei dès les premières heures du conflit et des frappes prolongées contre des infrastructures stratégiques, le système iranien a rapidement réorganisé sa direction et poursuivi des opérations de représailles visant Israël ainsi que des États arabes du Golfe jugés plus vulnérables. Téhéran a démontré que son architecture militaire volontairement décentralisée permettait d’assurer la continuité des combats même en cas de perturbation de la chaîne de commandement. Aux yeux des autorités, la guerre semble avant tout perçue comme une lutte pour la survie du régime.
Les objectifs de Washington apparaissent plus fluctuants. À différents moments, des responsables américains ont présenté le conflit comme une tentative de neutraliser les capacités nucléaires iraniennes, d’affaiblir ses forces armées et ses réseaux régionaux, ou encore de créer les conditions d’un changement politique interne. Ces finalités impliquent des issues très différentes. En l’absence d’une stratégie clairement définie et alors que le coût de la guerre augmente, un scénario plus familier commence à émerger : l’Iran pourrait ressembler à l’Irak après la guerre du Golfe de 1990-1991 — un État militairement affaibli et économiquement fragilisé, mais toujours gouverné par une version recomposée du même pouvoir.
Le précédent irakien est éclairant, car la victoire militaire de la coalition n’a pas conduit à la transformation politique attendue par de nombreux décideurs. Les forces alliées ont expulsé l’armée irakienne du Koweït et réduit considérablement ses capacités militaires, sans toutefois renverser Saddam Hussein. Encouragés par des signaux publics venus de Washington, des soulèvements ont éclaté en 1991 parmi les chiites dans le sud et les forces kurdes dans le nord. Pendant un court laps de temps, l’autorité du régime a semblé vaciller. Mais des unités d’élite restées loyales se sont réorganisées et ont écrasé les rébellions avec une force écrasante.
La suite n’a pas été un changement de régime, mais une politique prolongée d’endiguement. Tout au long des années 1990, l’Irak a subi des sanctions, des inspections sur les armements, des zones d’exclusion aérienne et des frappes ponctuelles. Le pays est resté enfermé dans une zone grise stratégique : une armée affaiblie, des infrastructures endommagées et une économie profondément affectée par les restrictions internationales. Les puissances occidentales contrôlaient une grande partie de l’espace aérien irakien, limitant la capacité d’action de Bagdad. Si Saddam a perdu une part de son influence régionale, il a conservé un contrôle coercitif à l’intérieur du pays. Les conséquences humanitaires ont été lourdes : l’isolement économique a fragilisé les institutions publiques, la pauvreté a progressé et les services essentiels se sont dégradés. Les citoyens ordinaires ont payé le prix le plus élevé, tandis que le pouvoir s’est adapté en consolidant son emprise sur des ressources de plus en plus rares et en maintenant la loyauté des structures sécuritaires.
L’Iran pourrait suivre une trajectoire comparable. De récentes évaluations des services de renseignement américains suggèrent que la pression militaire ne suffira probablement pas à provoquer des changements politiques rapides à Téhéran. Les régimes fondés sur des appareils sécuritaires puissants ont souvent démontré leur résilience, même après des revers importants. Saddam est resté au pouvoir parce que ses forces d’élite lui sont demeurées fidèles. En Iran, un rôle similaire est joué par le Corps des gardiens de la révolution islamique, qui combine influence militaire, poids économique et engagement idéologique en faveur de la continuité du régime.
Le conflit pourrait ainsi s’achever par une République islamique affaiblie mais durable — confrontée à des capacités militaires amoindries, à une crise économique aggravée et à un isolement international renforcé, tandis que la direction politique resterait en place. Téhéran pourrait voir se réduire sa portée régionale et ses moyens financiers pour soutenir des partenaires comme les Houthis ou le Hezbollah, tout en renforçant les mécanismes de répression interne.
Pour la population iranienne, les conséquences pourraient être profondes. Les destructions liées à la guerre, combinées aux sanctions, risquent d’accélérer la dégradation économique, provoquant une chute plus marquée de la monnaie nationale et de fortes tensions inflationnistes. Le mécontentement social pourrait s’intensifier à mesure que le niveau de vie recule. Certains espèrent que les difficultés économiques raviveront les mouvements de protestation, mais les autorités laissent entendre que toute contestation pourrait être assimilée à une collaboration avec des ennemis extérieurs. Dans ce contexte, les manifestations seraient probablement réprimées avec davantage de sévérité.
Les effets humanitaires pourraient également dépasser les frontières iraniennes. Le ralentissement économique et l’instabilité pourraient entraîner de nouveaux flux migratoires vers les pays voisins — la Turquie, l’Irak, les États du Golfe — puis vers l’Europe. Pour la région, cela rappellerait les logiques stratégiques observées dans les années 1990.
Après la guerre du Golfe, les États-Unis et leurs alliés ont privilégié l’endiguement plutôt que l’éviction immédiate de Saddam. Cette approche a limité la capacité de l’Irak à menacer ses voisins, mais elle a aussi engendré une période prolongée de tensions et d’incertitudes. Pendant plus d’une décennie, le pays est resté engagé dans une confrontation de faible intensité avec les puissances occidentales, une dynamique qui a finalement abouti à l’invasion menée par les États-Unis en 2003.
Cette expérience constitue un avertissement pour l’après-guerre actuelle avec l’Iran. Maintenir en place un régime vaincu mais contenu sans règlement politique clair peut offrir une stabilité temporaire, mais ne résout généralement pas les causes profondes du conflit. Les conflits gelés ont tendance à évoluer de nouveau vers l’escalade. Avec le temps, les tensions non résolues réapparaissent, alimentant des crises répétées, des flambées militaires ponctuelles et une pression croissante à Washington et à Tel-Aviv pour obtenir une issue plus décisive.
Si la guerre se termine par un Iran affaibli mais toujours dirigé par son système actuel, le principal risque réside dans l’installation d’un nouveau cycle d’endiguement, de confrontation et d’instabilité — susceptible, à terme, de conduire à un conflit plus large et plus destructeur dans les années à venir.

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