
L’Organisation des Nations unies traverse l’une des crises financières les plus graves de son histoire. Dans une lettre confidentielle adressée cette semaine aux 193 ambassadeurs des États membres, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a lancé un avertissement sans détour : l’organisation se trouve face à un risque d’« effondrement financier imminent ». Il ne s’agit pas d’une formule alarmiste, mais d’un constat froid fondé sur une réalité simple : les caisses de l’ONU se vident.
Au cœur de cette crise se trouve un phénomène bien connu, mais désormais hors de contrôle : la non-paiement des contributions obligatoires par un nombre croissant d’États. Cette fois, l’ampleur du problème dépasse largement les difficultés budgétaires cycliques auxquelles l’ONU a déjà dû faire face.
Le principal débiteur de l’ONU reste les États-Unis. Selon des responsables du Secrétariat, Washington doit près de 2,2 milliards de dollars au titre des contributions échues et courantes du budget ordinaire, auxquels s’ajoutent plusieurs centaines de millions de dollars liés à d’autres programmes évalués ou promis. Une partie significative de ces arriérés remonte à la fin de l’année 2024 et demeure impayée.
Conformément à la formule de calcul des contributions, fondée sur le revenu national brut, la population et le niveau d’endettement, les États-Unis assument 22 pour cent du budget régulier de l’ONU. Pour l’année 2026, ce budget s’élève à 3,45 milliards de dollars. La Chine suit de près avec une quote-part de 20 pour cent et, contrairement aux États-Unis, avait honoré ses paiements jusqu’au début de l’année en cours.
Si les retards de paiement ne sont pas une nouveauté, la situation actuelle marque une rupture. Par le passé, certaines administrations américaines utilisaient les contributions comme levier politique, en retardant ou en réduisant partiellement les versements. Aujourd’hui, il s’agit d’un gel quasi total des paiements, sans notification officielle quant aux intentions futures, ce qui place l’organisation dans une incertitude financière durable. À cela s’ajoute le fait que l’administration précédente a quitté le pouvoir en laissant impayée une partie des contributions de 2024.
La crise financière de l’ONU s’inscrit dans un contexte politique plus large. Le retour de Donald Trump à la présidence s’est accompagné d’une remise en cause frontale du multilatéralisme. Le président américain accuse régulièrement les organisations internationales de gaspiller l’argent des contribuables et de poursuivre des agendas hostiles aux intérêts américains.
Dès le début de son second mandat, il a signé un décret ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations, agences et commissions internationales, dont près de la moitié relèvent du système onusien. Le désengagement concerne également les structures à financement volontaire. Les États-Unis ont quitté l’Organisation mondiale de la santé et réduit fortement leur participation aux programmes humanitaires, se limitant à une promesse de deux milliards de dollars pour l’aide aux réfugiés et aux catastrophes naturelles, bien en deçà des niveaux antérieurs.
Pour de nombreux diplomates, ce choix traduit une vision transactionnelle des relations internationales, dans laquelle les institutions multilatérales ne sont plus perçues comme des biens communs, mais comme des instruments optionnels.
L’inquiétude s’est accentuée avec l’annonce par Donald Trump de la création d’un « Conseil de la paix », initialement pensé comme un organe de supervision de son plan pour Gaza, mais rapidement élargi à une ambition plus globale. Cette structure se présente comme une plateforme destinée à proposer une nouvelle méthode de résolution des conflits mondiaux.
Trump s’en est attribué la présidence, avec un droit de veto personnel sur l’adhésion des États et sur les décisions. Sur les soixante pays invités, vingt-cinq ont officiellement accepté, sans qu’aucun allié majeur des États-Unis n’y figure. À New York, beaucoup y voient une tentative de contourner l’ONU et de lui substituer un cadre politique dépourvu de base juridique internationale.
Interrogé sur cette initiative, le secrétaire général a rappelé que la responsabilité fondamentale du maintien de la paix et de la sécurité internationales incombe à l’ONU et à son Conseil de sécurité, et qu’aucune autre structure ne peut imposer légalement ses décisions à l’ensemble des États.
Au-delà des impayés, l’ONU est confrontée à une contradiction structurelle. Les règles actuelles prévoient que toute somme budgétée mais non dépensée à la fin de l’année doit être restituée aux États membres, qu’ils aient payé ou non leurs contributions.
Cette mécanique crée une situation absurde : l’organisation est contrainte de rembourser des fonds qu’elle n’a jamais reçus, tout en faisant face à des pénuries de liquidités. António Guterres a qualifié ce système de cycle kafkaïen, avertissant que, sans réforme, ses effets deviendront exponentiels à partir de 2027.
Selon les services financiers, l’ONU pourrait se retrouver à court de liquidités dès le mois de juillet si aucune solution n’est trouvée, ni sur le plan des contributions, ni sur celui des règles budgétaires.
Consciente du danger, la direction de l’ONU a proposé l’an dernier une série de mesures d’austérité : réduction des effectifs, vente de bâtiments, rationalisation administrative et transfert de certaines activités depuis des villes coûteuses comme Genève vers des régions moins onéreuses.
L’Assemblée générale a finalement adopté un budget régulier pour 2026 inférieur de 7,6 pour cent à celui de l’année précédente. Bien que notable, cette réduction ne résout pas le problème fondamental : une organisation, même rationalisée, ne peut fonctionner sans entrées financières effectives.
Le représentant américain auprès de l’ONU a affirmé que ces coupes constituaient une première historique et qu’elles résultaient directement de la pression exercée par Washington. Dans le même temps, il a reconnu l’utilité diplomatique de l’ONU, soulignant qu’il devait exister un lieu où tous les États peuvent dialoguer.
La crise financière actuelle de l’ONU dépasse largement le cadre comptable. Elle révèle l’érosion progressive du consensus multilatéral qui a structuré l’ordre international depuis la Seconde Guerre mondiale. À mesure que les grandes puissances privilégient les approches unilatérales, les institutions communes perdent à la fois leurs ressources et leur autorité.
L’ONU demeure la seule organisation dotée d’un mandat universel en matière de paix et de sécurité internationales. Mais sans financement stable et prévisible, ce mandat risque de devenir symbolique. La question centrale n’est plus seulement de savoir si l’ONU survivra à cette crise budgétaire, mais si l’idée même de gouvernance collective peut encore s’imposer dans un monde de plus en plus fragmenté.

23 mai 2026
Lire la suite
23 mai 2026
Lire la suite
14 mai 2026
Lire la suite
14 mai 2026
Lire la suite