
Le discours prononcé par le chancelier fédéral allemand Friedrich Merz lors de la session annuelle du Forum économique mondial à Davos, le 22 janvier 2026, a résonné comme une tentative délibérée de fournir au public européen un cadre clair et sans concessions pour comprendre le moment historique actuel. Sur fond de tensions transatlantiques accrues, de controverses autour du Groenland, de pressions tarifaires venues de Washington et de la poursuite de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, Merz a construit son intervention autour de l’idée que l’Europe est arrivée au terme d’une époque familière et qu’elle est entrée dans une phase de compétition entre grandes puissances, où la force, la résilience stratégique et la solidité économique deviennent déterminantes.
La formule centrale par laquelle il a ouvert son discours consistait en la reconnaissance d’une nouvelle phase historique. Selon Merz, le monde est entré dans une ère de politique des grandes puissances, et l’ordre international des dernières décennies, fondé sur des règles et des institutions, était imparfait même à son apogée et se trouve désormais profondément ébranlé. Cette approche ne relevait pas de la rhétorique, mais marquait un rejet conscient de l’habitude européenne consistant à penser la sécurité et le développement presque exclusivement à travers les procédures, les normes et l’interdépendance. Merz a clairement indiqué que les règles conservent leur importance, mais qu’elles ne peuvent plus constituer l’unique fondement de l’évaluation des menaces ni de la planification de l’avenir.
Sur le fond, son discours s’est distingué par le fait qu’il a relié les transformations mondiales à plusieurs sources de pression simultanées. Il a désigné l’agression russe contre l’Ukraine comme un tournant décisif, tout en évoquant la montée en puissance de la Chine et la transformation du comportement de la politique étrangère américaine. Dans le contexte allemand, cette combinaison de thèmes traduit une volonté de préserver l’alliance avec les États Unis sans ignorer le durcissement de leurs méthodes, tout en renforçant la capacité d’action autonome de l’Europe sans rompre le lien transatlantique.
Une phrase en particulier a retenu l’attention des médias européens. Merz a déclaré qu’un monde dans lequel « seule la puissance compte » est un monde dangereux. Dans la logique de son intervention, cette affirmation constituait à la fois une critique des pratiques coercitives dans les relations internationales et un avertissement adressé à l’Europe contre toute tentation d’ignorer cette réalité. Il a ainsi exprimé deux positions en même temps. D’une part, il a rejeté la politique de puissance comme principe normatif. D’autre part, il a souligné que l’Europe doit apprendre à agir efficacement dans un environnement où la politique de puissance devient un instrument privilégié pour d’autres acteurs mondiaux.
Le contexte général de Davos a renforcé la portée de ces propos. Le forum s’est tenu peu après une intervention très remarquée du président américain Donald Trump et dans un climat de controverse autour du Groenland, perçue en Europe comme la démonstration d’un nouveau degré de pression de la part de Washington. Trump avait auparavant menacé d’imposer des droits de douane à des partenaires européens en raison de ce dossier, avant d’évoquer une forme de compréhension préliminaire et d’annoncer le retrait de la menace tarifaire. Les dirigeants européens ont toutefois insisté sur le fait que les questions de souveraineté ne peuvent faire l’objet de négociations et doivent être tranchées par le Danemark et le Groenland eux mêmes.
Dans ce contexte, l’intervention de Merz s’est révélée pragmatique plutôt qu’abstraite. Il a, de fait, averti que l’introduction soudaine de nouveaux droits de douane porterait atteinte aux fondements des relations transatlantiques et créerait une situation dans laquelle l’Europe serait contrainte de répondre de manière collective, calme, réfléchie et ferme. Cette formule associait plusieurs objectifs. Elle signalait une disposition à des contre mesures, nécessaire à la dissuasion. Elle préservait un espace de négociation, indispensable pour éviter un conflit commercial. Elle soulignait enfin la nécessité d’une position européenne unifiée, que Berlin considère de plus en plus comme essentielle face aux débats internes au sein de l’Union européenne sur le rythme et la profondeur de l’intégration.
Un détail symbolique est venu renforcer ce message. Une rencontre bilatérale entre Merz et Trump était attendue en marge du forum, mais elle n’a pas eu lieu en raison du retard de l’arrivée du président américain. Cet épisode a illustré, même de manière indirecte, un point plus large contenu dans le discours de Merz. Dans l’époque qu’il décrit, les rituels diplomatiques et les formats soigneusement planifiés sont de plus en plus supplantés par l’improvisation, les démonstrations de rapport de force et les messages destinés aux opinions publiques nationales. Pour l’Europe, cela implique la nécessité de disposer d’une ligne stratégique stable, indépendante de la tenue ou non d’une rencontre précise et de l’obtention d’un compromis tactique à un moment donné.
Interprété comme une esquisse de programme politique, le discours de Merz renvoyait à plusieurs efforts parallèles. Premièrement, il appelait à renforcer la capacité de l’Europe à défendre ses intérêts, la sécurité étant comprise bien au delà du seul domaine militaire. Cela concerne les chaînes d’approvisionnement, l’autonomie technologique, les investissements dans les infrastructures critiques et la résilience des systèmes financiers et industriels. Deuxièmement, il redéfinissait la croissance économique comme un instrument géopolitique. Dans la logique de Merz, la compétitivité cesse d’être un thème réservé aux forums économiques pour devenir une condition de la capacité d’action politique. Troisièmement, il rejetait le faux choix entre une opposition frontale aux États Unis et une subordination à ceux ci. Selon lui, l’Europe doit rester un allié proche de Washington tout en parlant le langage des intérêts concrets et des capacités réelles, plutôt que celui des attentes morales.
La forme même du discours mérite également d’être soulignée. Relativement concis selon les standards de Davos, avec une durée d’environ vingt cinq minutes, il s’est distingué par une densité de sens qui lui a conféré un impact supérieur à celui de nombreuses interventions plus longues. Il est intervenu à un moment de tension accrue, alors que les élites européennes cherchaient une réponse cohérente aux menaces tarifaires américaines, au débat arctique et au glissement plus large de la politique mondiale.
La dimension arctique, même lorsqu’elle n’était pas explicitement mise en avant, faisait partie de l’équation générale. La question du Groenland est devenue un test de la capacité de l’Europe à défendre le principe de souveraineté tout en abordant les enjeux de sécurité dans les régions septentrionales, où la compétition stratégique s’intensifie et où la logistique et les infrastructures gagnent en importance. Elle a également servi de test quant à la faculté de l’Union européenne à agir comme un acteur unifié lorsque la pression s’exerce sur des capitales spécifiques plutôt que sur les institutions dans leur ensemble. La réaction dominante en Europe a souligné une volonté de dialogue sur la sécurité, accompagnée d’une ligne claire et ferme sur la souveraineté.
En définitive, le discours de Merz à Davos peut être compris comme une tentative de fournir à l’Europe une structure d’action claire à court et moyen terme. Il a décrit un monde plus conflictuel et moins prévisible, tout en insistant sur le fait que l’Europe n’est pas un simple objet des événements. Selon son message, elle conserve la capacité de façonner son avenir à condition de mobiliser ses atouts et d’agir de manière unie. Cette perspective déplace le débat européen du registre émotionnel vers celui de la responsabilité. Si les fondements de l’ordre international ont été ébranlés, la tâche de l’Europe n’est pas de s’en plaindre, mais de construire un nouvel équilibre dans lequel ses intérêts seront protégés par des capacités réelles et non par de simples déclarations.

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