
La guerre à grande échelle en Ukraine a marqué le moment où l’OSINT a définitivement cessé d’être un simple outil analytique d’appoint pour devenir un facteur indépendant du conflit. Cartes, images satellitaires, vidéos de frappes, données de géolocalisation et reconstitutions opérationnelles ont commencé à façonner la perception de la guerre plus rapidement, et souvent de manière plus convaincante, que les déclarations officielles des États. Pour des millions de personnes, l’OSINT est devenu la principale fenêtre sur la réalité des combats.
Avec le temps, il est toutefois apparu que l’OSINT n’évolue plus dans un environnement neutre. Il est intégré à un espace émotionnellement surchauffé, politiquement fragmenté et structuré en réseaux fermés. Plus encore, sous l’étiquette de l’OSINT circule de plus en plus d’informations qui conservent une forme analytique extérieure, mais remplissent en réalité une autre fonction : pression psychologique, démoralisation et construction de récits prédéterminés. En ce sens, l’OSINT agit de plus en plus non comme un instrument de connaissance, mais comme une arme de terreur dans la dimension informationnelle.
Notre recherche montre que le fond émotionnel du contenu OSINT reste durablement négatif tout au long de la guerre. Les valeurs moyennes de sentiment se maintiennent fermement en territoire négatif et ne reviennent pas à un niveau neutre, même lors de périodes de relative accalmie militaire.
Une chute brutale des indicateurs émotionnels est observée en février–mars 2022, au moment du déclenchement des hostilités à grande échelle. Fait essentiel, cette négativité ne se dissipe pas avec le temps ; elle s’installe comme un état de fond. La guerre cesse d’être inattendue, mais demeure une source constante de pression émotionnelle.
Environ 9 % des messages présentent une tonalité positive. Il s’agit le plus souvent d’expressions symboliques de soutien, de slogans mobilisateurs et de déclarations de résistance. La majorité des publications sont soit factuelles et neutres, soit négatives sur le plan émotionnel. Cela confirme que la matière OSINT existe dans un état de perception de crise chronique, où l’anxiété devient la norme plutôt que l’exception.
Dans un tel environnement, la logique même de la perception de l’information se transforme. Les publics tolèrent moins l’incertitude, recherchent des conclusions simples et définitives, et accordent davantage de confiance aux discours assurés et catégoriques. Ces conditions favorisent la transformation de l’OSINT en instrument d’influence psychologique. Même des données exactes, lorsqu’elles sont encadrées émotionnellement, cessent d’informer pour intimider, mobiliser ou démoraliser.
La répartition du contenu OSINT selon les lignes politiques détruit le mythe de sa neutralité universelle. Chaque groupe présente son propre profil émotionnel, directement lié à sa lecture de la guerre.
Notre recherche indique que 81,7 % des messages sont classés comme neutres, sans position explicitement pro-ukrainienne ou pro-russe. Parallèlement, 8,4 % du contenu affiche une orientation pro-russe, 5,9 % une position pro-ukrainienne, et environ 4 % restent politiquement indéterminés.
Le segment pro-ukrainien fluctue plus fréquemment autour de la neutralité et passe périodiquement en territoire positif. Il ne s’agit pas d’optimisme au sens classique, mais d’une rhétorique de mobilisation. Le positif sert ici d’outil de résistance et de résilience psychologique, compensant le fond négatif général.
Le segment neutre, contrairement aux attentes, se révèle le plus dépressif sur le plan émotionnel. C’est là que se concentre l’essentiel de l’« OSINT sec » : cartes du front, confirmations de frappes, synthèses opérationnelles. Pourtant, c’est aussi là que s’installe le sentiment d’une crise sans fin, chaque nouvel épisode renforçant l’idée d’une impasse. Cette combinaison est particulièrement dangereuse, car elle crée une illusion d’objectivité sous une pression psychologique maximale.
Le segment pro-russe affiche la négativité la plus profonde et la plus stable. Les pics positifs y sont quasiment absents. Le discours est structuré autour d’images de destruction, de menace et de confrontation totale. Ce style émotionnel ne se contente pas de décrire la guerre ; il construit la perception d’une catastrophe inévitable, élément classique de l’influence psychologique.
Une erreur centrale dans la perception de l’OSINT consiste à l’évaluer selon une opposition binaire entre « vrai » et « faux ». La réalité est bien plus nuancée. Notre recherche montre qu’environ 65 % du contenu OSINT présente une forte probabilité de factualité. Dans le même temps, 25–26 % des messages se situent dans une zone grise : formellement corrects, mais contenant des données incomplètes, des glissements interprétatifs ou des conclusions prématurées. Environ 9 % des messages sont classés comme présentant une forte probabilité de non-fiabilité.
La distribution du contenu non fiable est très inégale. Le segment pro-russe affiche les niveaux de non-fiabilité les plus élevés, en particulier lors des phases de combats intenses. Le segment pro-ukrainien présente des indicateurs de factualité plus stables et plus élevés. Le segment neutre concentre l’essentiel du contenu limite. C’est précisément là qu’émerge ce que l’on peut qualifier de pseudo-OSINT : l’information paraît convaincante, mais pousse vers des conclusions univoques en l’absence d’une vision complète.
C’est dans cette zone grise que l’OSINT commence à fonctionner comme une arme de terreur : non par le mensonge direct, mais par la sensation d’un savoir total, de l’inévitabilité et de l’absence d’alternatives.
L’analyse de la structure des messages montre qu’environ 60 % des publications contiennent des entités nommées. Les personnes sont mentionnées dans près de 9 % des messages, avec une domination des dirigeants politiques et militaires des pays impliqués dans le conflit. Les références géographiques apparaissent dans environ 21 % des messages, concernant principalement des États, puis des villes clés et des zones de combat. Les organisations sont mentionnées dans près de 11 % des messages, le plus souvent des institutions militaires et politiques, ainsi que de grandes plateformes médiatiques.
Cela confirme que l’OSINT ne se limite pas à l’enregistrement des événements, mais s’inscrit en permanence dans un contexte politique et symbolique global.
L’analyse des réseaux montre que l’espace OSINT n’est pas un champ informationnel unifié. Il est divisé en clusters stables. L’analyse des mentions identifie environ 95 clusters, dont seulement 6 présentent une taille significative. L’analyse des retweets révèle 68 clusters, là encore avec 6 dominants.
Ces clusters corrèlent fortement avec l’orientation politique, les thématiques traitées et les niveaux de diffusion de contenu non fiable. Cela signifie que l’OSINT fonctionne non comme un espace unique d’interprétation, mais comme un ensemble d’écosystèmes fermés au sein desquels se construisent des versions distinctes de la guerre.
Notre recherche montre que le principal problème de l’OSINT aujourd’hui n’est ni le manque de données ni la domination de mensonges flagrants. La menace centrale réside dans la surcharge interprétative, lorsque les faits sont utilisés pour produire un sentiment de savoir total, d’inévitabilité et d’absence d’alternatives.
Sous cette forme, l’OSINT cesse d’être un instrument purement analytique et commence à fonctionner comme un mécanisme de pression informationnelle, où la peur, l’épuisement et la conviction d’un résultat prédéterminé deviennent des effets systémiques.
La frontière entre l’OSINT comme outil d’analyse et l’OSINT comme arme de terreur ne passe ni par la technologie ni par les sources. Elle passe par l’honnêteté intellectuelle, la capacité à maintenir l’incertitude et le refus de transformer l’analyse en coercition psychologique.

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